MASSOUD, 15 ANS DEJA




© Françoise Causse




Le 9 septembre 2001, le commandant Massoud est assassiné par deux faux journalistes, vrais membres d’Al-Qaeda, que j’avais rencontrés et filmés. Depuis quinze ans, l’Occident qui n’a rien fait pour le soutenir, en paye le prix fort. L’Afghanistan et le reste du monde aussi.


Attentats en série à Kaboul. Les taliban continuent de verser le sang. Au Proche Orient, l’Émirat islamique a pris la suite d’Al Qaeda, quelque peu affaiblie, et mène une danse macabre de par le monde en perpétrant des attentats meurtriers. Nous sommes en 2016.
Voilà quinze ans que la Commandant Massoud a été assassiné.

Les images se bousculent. Je viens de retrouver les rushs de mes séjours en Afghanistan. Ils sont restés à l’état de petites séquences. Je n’ai jamais réussi à monter le film que je souhaitais en faire.

J’avais pourtant essayé de les placer, dès le retour de mon périple, l’été 2000.
Fin juin, j’étais partie couvrir, en indépendante, les Femmes en marche pour l’Afghanistan,
à l’initiative de Negar, une association de défense des Droits des femmes afghanes.
Une quarantaine de femmes originaires de France, d’Algérie ou des États-unienne s’étaient rendues à Douchanbé (Tadjikistan) pour assister à un colloque de deux jours durant lequel des femmes afghanes en exil avaient raconté le sort que leur réservaient les taliban.
Pour la première fois, nous entendions parler d’assauts dans des mosquées, d’enlèvement de jeunes filles et de viols, de pieds et de mains coupés accrochés aux arbres des carrefours.

L’événement fut retransmis par la télévision nationale tadjike. J’avais contacté de nombreuses rédactions avant de partir. Aucune ne s’était montrée intéressée par le sujet. Je suis journaliste de presse écrite. Je me fais prêter une caméra, il y aura bien un jour un moyen de raconter cette histoire.

Les seuls médias présents sont RFI, avec Sophie Marsaudon, et El Watan, avec Nadjia Bouzeghrane. Pas de « people » pourtant si utiles pour la médiatisation d’un évènement.
Jane Birkin alors représentante d’une célèbre ONG humanitaire s’était vue déconseiller de nous accompagner. Plus tard, lors de la venue de Massoud à Paris, en avril 2001, Jane se déplacera pourtant à l’ambassade d’Afghanistan à Paris. Elle veut voir le Commandant, lui demander comment elle peut l’aider. Je profite de l’occasion pour lui demander pourquoi elle avait renoncé à accompagner les Femmes en marche pour l’Afghanistan. Je revoyais les rushs hier… « C’était politique et je faisais de l’humanitaire. Moi je ne veux pas faire de politique… Porter des sacs de riz ou des choses comme ça, oui …»
Quand je lui demanderai si l’humanitaire n’était pas parfois aussi une question politique, elle s’excusera d’être pressée et disparaitra.

Mais revenons à l’été 2000. A l’issue de la conférence les Afghanes en exil ont rédigé et promulgué la Charte des Droits fondamentaux de la femme afghane qu’une délégation va présenter au Commandant Massoud dans la vallée du Panshir.


La vallée, le dernier refuge

Nous sommes une dizaine à avoir pris l’hélicoptère mis à notre disposition par Massoud.
Un vieil appareil russe qui nous fait blêmir à sa seule vue. Merabuddin Masstan (1) - chargé d’ambassade à Paris et compagnon de route du « chef » –, nous dira plus tard dans un grand rire : « On les appelle Inch Allah Air Lines »… Si Dieu le veut…
 Je demande à Sophie, qui a couvert l’Afrique durant des années, si elle a déjà pris un «truc» pareil. Elle avoue que non.

A notre arrivée, nous sommes accueillies par des hommes qui nous semblent familiers…
L’un d’eux notamment figure longuement dans le film de Christophe de Ponfilly « Massoud l’Afghan ».
L’accueil légendaire des Afghans… sourire, simplicité, gentillesse. Le thé et les amandes.
Ils nous remercieront à chaque occasion d’être venues de si loin. D’avoir quitté notre confort, pour venir là, chez eux, loin de tout, abandonnés par tous.

Nous ne savons pas quand le commandant pourra nous recevoir. Il est occupé. Les taliban viennent de lancer une offensive sur Taloqan. Alors, les hommes de Massoud organisent pour nous des rencontres…

Madame Zara vient nous rendre visite pour nous parler de sa petite école mixte, aidée par Massoud pour qui l’éducation est une priorité absolue, mais qui a tant à pourvoir par ailleurs. « Parlez de nous, racontez ce que nous vivons... Ici, nous sommes coupées du monde. Nous n’avons ni téléphone, ni fax... »

Nous nous rendons dans camp de réfugiés, sous des toiles de tente. Les hommes de Massoud sont dévoués et tâchent de rendre supportable cette vie de transit aux familles dont la plupart ont perdu des proches, souvent des enfants.

Puis, dans une école en pierre, construite pour les réfugiés par Ashmat Froz, architecte afghan qui vit en Bretagne. Il fera beaucoup avec son association Afghanistan-Bretagne pour informer et mobiliser les Bretons – et pas seulement. Là, une jeune institutrice explique que ses élèves ont beaucoup de retard. Chez les taliban, l’enseignement leur était interdit.

Nous croisons des réfugiés sur les routes. Ils ont des savates aux pieds, parfois un âne et une bouilloire, et marchent depuis des heures sous un soleil maintenant au zénith pour fuir la nouvelle attaque des taliban. Certains témoignent face aux micros que nous leur tendons. Un vieux s’énerve : « Arrêtez de nous filmer ! Les journalistes passent et rien ne change pour nous ». Il a raison. Les diplomaties occidentales n’ont pas choisi leur camp. Et nos images, leurs témoignages, qui voudra les voir ? Qui voudra les entendre ? Et quand bien même, après avoir livré une rude bataille et affronté une évidente censure, nous arriverons à détourner les obstacles (2), rien ne modifiera le cours de l’histoire. Personne n’a choisi de soutenir Massoud.

Une autre épreuve nous attend dans une des guest-house du Front uni. Des prisonniers pakistanais et ouighours ont été amenés dans une pièce où nous pouvons les interroger. L’entretien est tendu avec ce jeune Pakistanais qui nous nargue en déclarant avec un large sourire : « Bien sûr que je pourrais tuer père et mère si c’est au nom d’Allah et qu’on me le demande ». Il sait qu’il nous choque. Le ferait-il vraiment ? Peut-être bien.


Un homme debout

Le quatrième jour, on nous annonce la venue du commandant. Nous nous installons dans une grande salle de réunion, chez son beau-père où nous logeons. Nous sommes ici depuis quatre jours seulement, et la poussière, la chaleur, les routes défoncées, les rencontres intenses font que nous sommes passablement fatiguées. Massoud entre. Il n’a pas dormi de la nuit. Il faut contrer les taliban. Il était sur la ligne de front. Il est frais et disponible. Impressionnant.

Nous lui poserons des questions à tour de rôle. Je filme avec ma caméra. Il prendra le temps de répondre précisément à chacune. Nous lui parlerons de la charte, il la lira très attentivement. Puis il la commentera. Quand l’une de nous lui demande de la signer, il acquiescera avec un sourire. Sophie sortira un stylo et il apposera son paraphe, qui ressemble à une griffe de lion.

Massoud reçoit un message sur un petit papier qu’un de ses hommes lui apporte. L’hélicoptère est prêt à nous ramener à Douchanbé.

Mais avant de partir vint le moment des remerciements que les Afghanes ne manquent pas de lui transmettre. Alors, on voit Massoud debout, seul dans une partie de cette grande pièce, tel un enfant, les recevoir avec les yeux baissés et un sourire timide, tandis que ses hommes font cadeau à chacune de nous d’un tapis et d’un pacol (Sophie avait fait part à son arrivée de son désir de rapporter un pacol).
Je les ai toujours.


Massoud vient en Europe

En avril 2001, Massoud arrive en France à l’invitation de Nicole Fontaine alors présidente du Parlement européen et du général Morillon, député européen.
Peu de personnes savent que la diplomatie française soutient les taliban. C’est ce que j’avais fini par découvrir (3). Christophe de Ponfilly le savait, tout comme Nicole Fontaine ou le Général Morillon.

Au Quai d’Orsay, on pense naïvement que l’on pourra passer cette visite sous silence… Hubert Védrine, ministre de tutelle, s’organise pour avoir un rendez-vous ailleurs. Manque de bol, comme disent certains aujourd’hui en parlant d’autre chose, les rédactions du monde entier demandent des accréditations… Voilà qui rend l’affaire délicate. Nos amis taliban ne vont pas être contents, notre chargé d’affaires sur place risque des représailles… Les propagandistes anti-Massoud sont sur le pied de guerre. On peut compter sur eux. Ils font autorité, et chacun use de son influence, qu’ils soient sénateurs, conseillers, journalistes (4) ou universitaires. Ils réussiront à ce que Massoud ne soit reçu sur aucun plateau de télévision, malgré l’invitation pressante de PPDA, maître du JT de TF1. Même chose côté presse écrite, Massoud l’Afghan ne sera l’objet d’aucune couverture d’hebdo, que ce soit L’Express, le Nouvel Obs’ ou Le Point.

Et c’est ainsi que ni le président Chirac, ni le premier ministre Lionel Jospin ne recevront Massoud, ce qui étonnera d’abord et finira par choquer l’opinion française qui, dans sa grande majorité, admirait le résistant afghan.
Nicole Fontaine, de son côté, subira des pressions. Elle n’en tiendra pas compte et recevra Massoud avec les honneurs, l’accueillant, tel un chef d’Etat, sur le perron du Parlement européen de Strasbourg.

Dans les questions internationales, on évoque souvent la responsabilité américaine, avec la CIA dans le collimateur. S’ils sont spécialistes des coups tordus, ils ne sont pas les seuls. Le Quai d’Orsay, sous l’autorité de son ministre Hubert Védrine, a soutenu les taliban jusqu’au bout. Et c’est dans les caches d’Al Qaeda à Kaboul que seront découverts les missiles Milan français, fraîchement livrés, une fois les miliciens chassés de la capitale.

A son retour au pays, Massoud fut ovationné. Les Afghans étaient, plus que jamais, fiers de lui. Ils étaient certains que tout allait changer. Qu’enfin, le monde allait les aider. Il suffisait simplement que personne ne soutienne plus le Pakistan, comme il n’avait pas manqué de le marteler lors des conférences de presse. La population afghane était assez forte pour se libérer elle-même des taliban.
Mais le voisin était puissamment armé - par la France – et le combat, pour valeureux que furent ces hommes, était disproportionné. Le Pakistan était notre cinquième client en armement. Massoud à côté ne représentait rien d’intéressant. Il n’était le valet de personne. Nos démocraties préféraient de loin dealer avec les monarchies du Golfe et leurs vassaux.

Pourtant, Massoud avait été très clair. Alors qu’un journaliste afghan vivant aux États-Unis l’interrogeait lors de la conférence de presse à Paris sur un message qu’il voudrait transmettre au président Bush, il avait répondu : « Si le président Bush, si les États-Unis ne nous soutiennent pas aujourd’hui dans notre lutte contre les taliban et les milices de Ben Laden alors, à l’avenir, le problème de l’Afghanistan touchera les États-Unis et de nombreux autres pays ».


Les faux-journalistes

L’été suivant, je suis repartie avec Shoukria Haidar et Chantal Véron (Fondatrices de Negar) pour suivre les progrès de la charte du Droit des femmes en Afghanistan.
Ce texte en persan photocopié en moult exemplaires avait fait du chemin et recueillait déjà de nombreuses signatures. Les jeunes filles étaient ravies. Les femmes en discutaient entre elles avec passion.

L’ambiance était étrange dans la vallée. On sentait la victoire à portée de main, tant et si bien que j’interrogeais déjà Yanus Qanooni (Compagnon de route de Massoud et futur ministre de l’Éducation du gouvernement Karzai) sur l’avenir, une fois les taliban tombés.

Fin août, je décidais de quitter la vallée pour me rendre plus au Nord, à Khwaja Barauddin. Pour me rendre à l’hélicoptère, je traverse le pont au-dessus de la rivière Panshir sans être inquiétée tandis que les hommes de Massoud fouillent frénétiquement un gros sac de bagages. Alors que je passe devant eux, je leur montre le mien et leur fait signe pour leur demander s’ils veulent en vérifier également le contenu. Ils me font un signe nerveux. C’est non, comme une évidence. Pas toi, pas le tien.

Tandis que je continue d’avancer, un confrère russe avec qui j’avais sympathisé me dit : « Il y a des arabes à bord ». En Afghanistan, la chose n’est pas anodine. Aucun étranger ne venait prêter main forte à Massoud. A Ben Laden, si. En Algérie, ceux qui revenaient de leur formation en Afghanistan et formaient les troupes du GIA (Groupement islamique armé) étaient appelés par la population locale « les Afghans ».

Tandis que les pales de l’hélicoptère tournent, je lance à Shoukria : « C’est un vol à haut risque…» C’est alors que je sors ma caméra, et fais un bref panoramique de l’intérieur de l’hélico. Je suis malade, et j’ai la tête un peu embrumée. Je me force à travailler. Je me dis que cela fera toujours un plan de coupe. Jamais je n’aurais imaginé que ces deux types allaient assassiner Massoud quelques jours plus tard.

Ma consœur et amie Brigitte Brault les emmènera quelques jours après manger une glace à Kwaja Barahuddin. Comme moi, elle reviendra en France choquée. Il y a quelques jours, alors que je lui envoyais une photo d’elle extraite de mes rushs, elle m’avoua ne se souvenir de rien, ni de l’endroit où les images avaient été prises, ni de ce que nous faisions à ce moment-là. Suite à l’attentat, elle a tout oublié.

Le 8 septembre, je décide de regagner la France sans demander à voir Massoud, bien que le docteur Abdullah, croisé lors d’un déplacement me l’ai proposé. Je sais ce que Massoud pense de la place des femmes dans la société dont il rêve. Je l’ai écouté à Paris. Je sais aussi que nos politiques ne font toujours rien pour l’aider. Inutile de le déranger. Il a trop à faire. Et puis, je suis écœurée par ceux qui viennent l’importuner pour se faire prendre en photo avec lui.
Ce n’est pas une rock star.

C’est en escale à Moscou, alors que je logeais chez un couple d’Afghans, que la nouvelle est tombée. Massoud avait été blessé par deux terroristes. Je fais le recoupement. Les deux types de l’hélico, ce sont eux.

J’arrive à Paris le 11 septembre au matin. Je contacte Merabuddin pour lui dire que j’ai les images des terroristes. Il appelle son ami Jérôme Bony à France 2.

L’après-midi, les Tour jumelles s’effondrent à New York.

Voilà le résultat.

Depuis 15 ans, à chaque attentat, comme mes amis afghans, je pense à ce gâchis honteux. Ne rien avoir fait pour soutenir Massoud. L’avoir laissé se faire assassiner.

Et je suis en colère, quand je découvre dans un article sur les attentats actuels, des noms qui ne me sont pas inconnus, tels Abderahmane Ameroud, arrêté en Belgique, ou celui de Djamel Beghal.

Les filières n’ont pas disparu. Pire, elles se sont renforcées.

Françoise Causse, 9 septembre 2016. 

Notes
1. Merabuddin Masstan a été le meilleur représentant de son pays en France. Grâce à lui, à son engagement indéfectible dans la résistance aux côtés de celui qu’ils appelaient affectueusement « Amer saheb », à son honnêteté et à sa gentillesse, l’ambassade était devenue une ruche où les informations circulaient. Au fil du temps, il est devenu l’ami de ceux qui soutenaient « la cause ». Merci l’ami.
2. Mon reportage sera finalement publié dans le magazine DS.
3. Cf. « Quand la France préférait les taliban. Massoud in memoriam », Françoise Causse, Éditions de Paris/Max Chaleil.
4. Le Monde, Le Diplo et Libé, tous ont participé à un moment ou un autre à désinformer leurs lecteurs. 
























Hommage au Commandant Massoud en musique:
Voce ventu
Medine
Yaelle Cinkey


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